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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 11:42
Article paru dans No Pasaran n°76



Depuis plusieurs années, des articles de No Pasaran parlent de la Russie, de son extrême droite virulente et de son mouvement antifasciste, en pleine construction. Aujourd’hui, les liens se resserrent et les échanges entre les antifas français et russes s’intensifient. En trois ans, on en est à la troisième tournée (politique et musicale) d’antifas russes en France, et quelque chose me dit que ça n’est pas fini ; les antifas français commencent à aller en Russie, pour rencontrer les militants làbas, et prendre la mesure de cette réalité si dure, qui nous redonne pourtant un véritable coup de fouet. En voyage à Moscou au mois d’août, nous avons eu la chance de rencontrer des militants anarchistes et antifascistes russes, ainsi que des acteurs de la scène punk rock (les uns étant souvent les autres). Au cours des nombreuses discussions et rencontres nous avons tenté de comprendre les enjeux des luttes qu’ils mènent et les (nombreux) problèmes qu’ils rencontrent. En voici un tableau incomplet.

Un des principaux problèmes (et problème est un mot bien faible) des militants et de la Russie en général, c’est la puissance de l’extrême droite. Elle a grandi sur les ruines de l’URSS, en exploitant le nationalisme hérité de l’époque soviétique, le racisme anti-immigré très présent et la remontée en puissance de l’Église orthodoxe, pour atteindre une puissance non égalée en Europe. Comme dans toute l’Europe en revanche, l’extrême droite est divisée en plusieurs courants.

Les orthodoxes traditionalistes Royalistes (ou plutôt tsaristes)

Ils ne sont pas les militants les plus nombreux et les plus actifs dans la rue. Par contre, comme ils ont de nombreux appuis dans l’Église orthodoxe qui, depuis la chute de l’URSS, a repris une puissance au point d’être un acteur incontournable de la vie politique russe, ils ont de nombreux contacts avec le pouvoir. De plus ils professent un nationalisme (« la grande Russie ») en partie repris par le pouvoir de Medvedev et de Poutine (leurs partis s’appellent Russie forte et Russie unie).


Les païens

 Il sont eux-mêmes divisés en plusieurs groupes. Les uns revendiquent d’être les descendants des Vikings et les autres d’être des Slaves purs ; ceux-là s’inspirent de rites druidiques (un des chefs fait même des interventions vêtu d’une toge couverte de runes avec des cornes de cerf sur la tête). Si leurs idées politiques ne sont pas très populaires ils bénéficient une vrai écoute par la scène musicale : il existe en effet plusieurs groupes de folk, dark folk, metal et dark metal, se revendiquant de ces idées, groupes dont l’aura dépasse largement le simple milieu d’extrême droite.


Les national-socialistes

Ils se revendiquent ouvertement de l’idéologie nazie. Ils constituent la famille d’extrême droite la plus importante et la plus ancienne (hormis les orthodoxes) en Russie aujourd’hui. Comptant plusieurs milliers de membres, ils revendiquent la plupart des attaques et des assassinats perpétrés contre les immigrés ou contre les militants antifascistes. Ils ont également plusieurs groupes de musique.


Les nazis autonomes

 Ils se sont eux-mêmes donné le nom d’autonomes nationalistes. C’est un nouveau groupe qui rassemble plus ou moins la jeune génération nazie en Russie. Singeant les looks et les pratiques de l’autonomie allemande (l’action de rue, le look « black block », pull à capuche, lunettes de soleil, musique punk- rock, straight age…) et son discours (anti- impérialiste, révolutionnaire…), ils sont beaucoup plus activistes que leurs aînés. Leur objectif est de dépasser les clivages de leur mouvement en « faisant la révolution d’abord ». En plus des activités traditionnelles de l’extrême droite, on note l’émergence de plusieurs groupes de musique appartenant à la scène d’extrême droite : il faut savoir qu’en Russie, la scène punk-rock, longtemps inexistante, est en pleine explosion. À côté de cela, l’extrême droite russe, toutes tendances confondues, a créé il y a deux ou trois ans un collectif contre « l’immigration illégale » : régurgitant de longues diatribes racistes, ce collectif est rapidement devenu très populaire dans une Russie où racisme et nationalisme sont habituels. Heureusement, l’extrême droite étant ce qu’elle est, certains groupe (notamment les national-socialistes) prirent ombrage de ce collectif devenu trop puissant à leur goût et le firent exploser en répandant des rumeurs sur leur chef (qu’il était juif, homosexuel…). D’où la tentative des nazis autonomes de dépasser ces clivages. Une des activités majeures de l’extrême droite russe, ce sont les attaques qui prennent pour cibles des antifascistes, des démocrates et surtout beaucoup plus fréquemment de simples immigrés, attaques souvent mortelles. Dernièrement, l’avocat des antifascistes à Moscou a été assassiné, un camarade antifa de Moscou a reçu plusieurs coups de couteaux. Il existe d’ailleurs une liste existe de personnes à tuer selon les critères des nazis. Ces attaques ne sont que très peu réprimées par un pouvoir très complaisant à l’égard de l’extrême droite : quand les fafs sont les agresseurs, ils sont accusés de hooliganisme (bagarres de rue ou de bar), mais quand les antifas se font arrêter, ou simplement surveiller par la police ou le FSB (successeur du KGB), ils sont déclarés « extrémistes », selon la dernière loi sécuritaire en vigueur en Russie.


La riposte antifasciste

La scène antifasciste russe place ses activités à la fois sur le plan politique (actions de rue) et à la fois sur le plan musical (réussir à construire une scène punk rock autonome, en pleine expansion en Russie). Il faut savoir qu’il n’existe pas d’organisation spécifiquement antifasciste en Russie : il n’y a qu’une seule organisation anarchiste de rue, Avtonom, communiste libertaire. Les anarchistes et les antifascistes sont très jeunes pour la plupart et l’antifa s’apparente plus à une mouvance, en construction. Par ailleurs, ils n’ont pas de lieux où se retrouver : il y a eu quelques squats à Saint-Pétersbourg mais ils ont été aujourd’hui fermés.

les anarchistes russe organisent plusieurs manifestations : le 1er mai (ils sont passés de quinze il y a cinq ans à 300 l’année dernière à Moscou), des manifestations contre la répression (dont une manif action de soutien à Tarnac en décembre dernier), des manifs contre les attaques nazies… Ils organisent également des actions plus spécifiques, contre certains groupes ou initiatives fafs. Néanmoins la violence de l’extrême droite (plusieurs assassinats par an, des attaques incessantes contre les initiatives antifas) et la violence de la répression (dispersion extrêmement brutale de toutes les manifestations, même autorisées, emprisonnement arbitraire, refus de reconnaître et de poursuivre les attaques perpétrées contre les antifascistes, impossibilité de critiquer ouvertement le pouvoir…) rendent très difficile l’activité des anarchistes et des antifascistes russes et encore davantage la construction d’un mouvement durable. Ainsi, l’ouverture d’une librairie à Moscou a avorté car le local a été incendié trois fois.

Sur le plan musical, les antifascistes essaient de créer une scène punk-rock-oï claire. Pour cela, plusieurs groupes se sont ouvertement réclamés de l’antifascisme et de l’antiracisme. Au début, les concerts n’attiraient que peu de monde, mais aujourd’hui, une scène musicale antifa existe, même si elle reste minoritaire. Mais même organiser un concert reste difficile, car outre les fréquentes interdictions, les attaques de l’extrême droite sont quasi systématiques et rendent difficile l’organisation de concerts. Depuis que la scène contre culturelle antifa radicale s’est étoffée, elle doit compter plus souvent avec la répression du pouvoir : ainsi le 4 septembre dernier à Saint-Pétersbourg, un concert de hardcore a été interdit par la police, dont les forces en surnombre s’étaient massées devant la salle, car, selon les gradés interrogés, des groupes extrémistes avaient été programmés, entendez antifascistes. Alors que, les années précédentes, les groupes de musique fafs les plus virulents et les plus brutaux jouaient sans problèmes, faisant répéter à leur public les paroles les plus racistes qu’on puisse imaginer, ponctuées d’appels au meurtre, dès qu’un groupe de musique antifa est programmé, et que le concert bénéficie d’une promotion tout à fait habituelle pour nous autres, Occidentaux, il est annulé par les flics. Il ne reste plus aux antifas qu’à organiser des concerts clandestins.

Le pouvoir

La situation économique russe n’a pas été épargnée par la crise : les usines ferment, le chômage et la pauvreté augmentent. Il faut ajouter à cela la propagande gouvernementale : « Cette crise n’est pas la nôtre, c’est celle des Américains ») qui fait le jeu du populisme et du nationalisme. De plus, les Russes, en particulier dans les campagnes, ont la nostalgie de l’époque soviétique et de la Grande Russie. Le pouvoir exalte dans sa propagande ce nationalisme et ce populisme… et fait taire ses opposants en se servant de la loi contre l’extrémisme pour réprimer toutes les forces s’opposant à lui : l’opposition démocratique, les antifascistes et même parfois l’extrême droite quand il n’arrive pas à l’instrumentaliser (voir les nationaux-bolchéviques). Il faut dire qu’est considérée comme extrémiste « toute personne qui attaque un groupe social constitué » par exemple la police, le gouvernement… Le pouvoir réprime aussi systématiquement toute manifestation qui le critique, soit directement avec sa police anti-émeute (les OMON tristement célèbres pour leur brutalité), soit en protégeant les néonazis qui voudraient s’en charger. Il emprisonne également ses principaux opposants ou les fait disparaître quand ils sont trop gênants (comme ce fut le cas pour deux défenseurs des droits de l’homme de Memorial qui avaient enquêté sur la Tchétchénie)

Les antifascistes et les anarchistes russes ont la vie dure. Répression incessante, attaque de néonazis, assassinats… il s’agit d’un pays extrêmement violent. Néanmoins les antifascistes et les anarchistes russes gardent espoir, leur mouvement est en pleine expansion : il y a cinq ans, il n’existait pas de mouvement antifasciste en Russie, pas plus que de mouvement anarchiste. Les rares antifas avaient du mal à mobiliser la jeunesse. Aujourd’hui les manifestations peuvent rassembler jusqu’à 300 personnes. Lors des premiers concerts clairement antifas, il n’y avait pas plus de 50 personnes dans le public, alors qu’aujourd’hui, il peut y avoir jusqu’à 300 ou 400 personnes, à tel point que les concerts sont de plus en plus sûrs. Un festival anarcho-punk a même été organisé l’année dernière. L’enjeu pour les antifascistes est maintenant de pouvoir créer une véritable organisation politique durable pour pouvoir un jour peut être, inverser le rapport de force.

 Pierre de la (ANTI)FA

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Published by SCALP-REFLEX - dans Russie
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